Anatomie d’un jour de course

Depuis 2017, Charles Philibert-Thiboutot signe la chronique ATHLÉTISME. Il nous partage ses humeurs et nous fait connaître les dessous du demi-fond.

Il est quelque part entre 9 h 30 et 10 h 30 le matin. Le soleil est levé depuis bien des heures, mais j’ai mon masque de sommeil sur le visage et je m’attarde autant que possible sous les couvertures. Le réveil est naturel, sans réveille-matin. La journée a déjà pas mal trop d’attente au menu, alors plus longtemps je dors et gagne des forces et surtout du temps, mieux c’est.

Contrairement aux courses sur route, les courses d’athlétisme se font majoritairement le soir. Franchement, ça fait mon affaire, parce que d’un point de vue physique, mon corps fonctionne mieux en soirée, spécifiquement en ce qui concerne les efforts qui demandent beaucoup de vitesse et de puissance, comme au 1500 m.

Je roule hors du lit. Je me dirige vers la salle à manger de l’hôtel, où le déjeuner est servi aux athlètes. J’ai un faible pour les crêpes ou les pancakes accompagnées d’un apport en protéines comme du jambon ou de la dinde, un peu (je dis bien un peu !) de bacon, de la confiture. Je mange des fruits, beaucoup de fruits. Le café coule à flots – pas de retenue les jours de course, car on veut faire le plein de caféine et le vide des intestins. Un déjeuner copieux et complet est essentiel dans le cas d’une course de soir : il permet de luncher légèrement le midi tout en procurant assez d’énergie pour la journée entière.

Première phase d’attente. Le déjeuner doit descendre un brin avant que ne s’amorce l’activation pré-course. Je consulte les médias sociaux, c’est-à-dire les publications de mes amis et les contacts créés en soirée, la veille. Une heure passe, et je m’habille, histoire d’effectuer mon activation pré-course. Quatre kilomètres à environ 4 min 20 s/km. Je m’efforce de garder ça lent et facile. Les jambes sont parfois lourdes, parfois légères. Peu importe, la course n’est pas tout de suite. Une fois de retour, je fais ma routine d’exercices de physiothérapie quotidienne qui m’aide avec ma posture et prévient les blessures ; elle dure entre 20 et 30 minutes. Je me douche, puis je suis de retour en ligne, à regarder du contenu banal sur les médias sociaux.

Cinq heures avant le début de mon échauffement. Le dîner est léger. Un sandwich ou des pâtes, tout dépendant de ce qu’offre l’organisation. Je prends une portion qui, je sais, me soutiendra jusqu’à l’échauffement mais ne remplira pas complètement mon estomac. La sensation de légèreté est importante. Comme disait le célèbre entraîneur Bill Bowerman : « Le lion chasse mieux affamé… ». J’avale de nouveau quantité de fruits en guise de dessert. Suivra encore de l’attente, emplie d’une autre tentative peu convaincante de tuer le temps : lecture, films, médias sociaux. Toujours, il me reste en tête cette appréhension de la course qui s’en vient.

Deux heures avant l’échauffement. Tel un gladiateur qui contemple ses armes de choix, je pose le dossard sur ma camisole de compétition. J’endosse mon kit d’échauffement. Je prépare mon sac en y glissant mes chaussures de piste à crampons, ma boisson pour sportifs et une barre de protéines que je réserve pour l’après-course. Le temps semble s’écouler plus rapidement qu’en début de journée.

Nous sommes maintenant une heure avant mon échauffement, et j’en suis à ma dernière étape pré-course, presque un rituel : je bois un double espresso en écoutant la liste de lecture du moment qui me motive le plus.

L’échauffement débute. Les jambes sont lourdes. Peu importe, je suis ici pour courir vite, et je suis habitué à ce feeling. La foulée devient plus facile à chaque kilomètre parcouru. Soulagement. Je complète 5 km en une vingtaine de minutes de jogging facile. Je commence mes exercices dynamiques et de vitesse. Les jambes vont mieux. On appelle le 1500 m hommes à la chambre d’appel. Une quinzaine d’athlètes, tous plus maigres et secs les uns que les autres, sont entassés dans cet espace restreint juste avant l’entrée dans le stade. On troque l’habit d’échauffement et les souliers de course pour les split shorts, la camisole et les spikes. Les gladiateurs revêtent l’armure et les armes. Quelques minutes nous séparent du coup du pistolet de départ. Le reste appartient à l’histoire.

Charles-Philibert Thiboutot a participé aux JO 2016 (1500 m sur piste) .