Course polaire

Courir à l’extérieur 365 jours par année lorsqu’on réside au nord du 42e parallèle n’est pas tâche facile, mais pour ceux qui ont horreur de faire le hamster sur un tapis d’exercice, il est parfaitement possible de s’adonner à la course hivernale sans complications et, pourquoi pas ? d’en venir à apprécier cette communion avec le froid.

Nul besoin de courir dans la toundra pour expérimenter un froid polaire. Au Québec, il n’est pas rare que la température descende sous les –30 °C, et c’est sans compter le vent, omniprésent, qui peut aisément faire baisser le mercure en deçà de –40 °C. Il faut donc être adéquatement préparé à affronter le froid québécois quand on décide de pratiquer la course à pied en hiver.

L’exposition au froid, que ce soit ou non durant un effort physique, a un effet significatif sur le métabolisme humain. Dès que le corps se refroidit en bas de 37 °C, on note un abaissement de la capacité cardiovasculaire maximale (VO2max) dû à l’incidence combinée de la diminution de la fréquence cardiaque maximale et du transport de l’oxygène vers les muscles refroidis. Même si la température corporelle est maintenue, le simple fait de respirer de l’air froid et d’exposer le visage au froid contribue grandement à altérer la capacité aérobie. Par surcroît, le muscle refroidi se fatigue plus vite, se contracte plus lentement et plus faiblement, générant moins de force musculaire.

L’effet du froid se fait également ressentir sur de nombreux autres systèmes, notamment les articulations. Il est fréquent d’entendre les gens souffrant d’arthrose se plaindre de douleur accrue au moment de grandes variations de conditions météorologiques. Quoique le mécanisme exact ne soit pas entièrement compris, on pense qu’il s’agit d’un effet direct du froid sur les propriétés viscoélastiques du liquide articulaire de même qu’un phénomène inflammatoire engendré par les changements brusques de pression atmosphérique.

Enfin, sur le plan respiratoire, lorsqu’on pratique une activité vigoureuse au froid, l’air inspiré, puisqu’il contient beaucoup moins d’humidité, provoque communément une réaction de type asthmatique se manifestant par de la toux et de l’essoufflement. Contrairement à la croyance populaire qu’on se « gèle les poumons », la cause serait plutôt un assèchement des muqueuses de l’arbre bronchique.

Hypothermie et engelures

En milieu urbain, il est toujours possible de s’abriter du froid, et l’hypothermie n’est donc pas une préoccupation majeure, mais dès lors qu’on pratique la course en montagne ou qu’on participe à des épreuves d’endurance en milieu isolé, il s’agit d’une considération sérieuse.

Au printemps 2016, un coureur mexicain est décédé des suites d’une hypothermie au cours d’un ultramarathon dans les montagnes de Patagonie. Vêtu très légèrement sur un parcours en haute altitude et par mauvais temps, il se serait égaré entre deux points de contrôle. Ce décès illustre les dangers de l’hypothermie et l’importance d’être en mesure de se protéger du froid en milieu isolé. En premier lieu, il importe de savoir reconnaître les signes précoces de cet abaissement anormal de la température corporelle afin de pouvoir intervenir promptement.

L’apparition du frisson témoigne d’un stress thermique, et alors la température corporelle centrale est probablement juste en bas de 37 °C. Afin d’éviter une plus ample baisse, on s’active rapidement, histoire d’accroître la production de chaleur, on ajoute des vêtements, on consomme des boissons chaudes et on se préserve de l’eau et du vent.

On tente de maintenir sa température corporelle au-dessus de 35 °C, car sous cette barre, on est en danger : le jugement sera altéré et les capacités physiques diminueront progressivement, au point où on aura de la difficulté à parler et même à accomplir des tâches simples comme attacher ses lacets. Pour ne pas en arriver là, on cherche, par tous les moyens possibles, à se protéger du froid et à se réchauffer. Une fois un peu réchauffé, on s’active afin de faire augmenter la température corporelle. À ce niveau d’hypothermie, on a besoin d’aide, puisqu’on n’est plus apte à s’occuper de soi-même. Sous 32 °C et éventuellement 28 °C, rien ne va plus : on perd progressivement conscience, et la probabilité de l’imminence d’un arrêt cardiaque est grande.

On s’abstiendra donc de courir seul et on transportera toujours des vêtements supplémentaires, un coupe-vent, un petit thermos rempli de boisson chaude ainsi qu’une couverture de survie. Maintenir un niveau approprié d’hydratation et un apport constant en énergie est essentiel. Enfin, on informera chaque fois ses proches de ses itinéraire et horaire de course, et là où la technologie le permet, on prendra avec soi son téléphone cellulaire ou tout autre moyen de préciser sa position, telle une balise GPS.

Si on veut garder son bout de nez, ses doigts et tous ses orteils, mieux vaut aussi prévoir tout ce qu’il faut pour se prémunir des engelures. Le vent et l’immobilité sont les pires ennemis par grand froid. Les extrémités sont les premières sacrifiées par les mécanismes de protection du corps, dans le but de préserver la température corporelle centrale : la circulation sanguine y est ralentie et on devient très vulnérable à littéralement « se les geler ».

Dans la phase précoce, il n’y a pas formation de cristaux, néanmoins, à l’instant où cela survient, on assiste à une mort cellulaire, et c’est là que la survie des tissus est en danger. Dès le constat qu’une extrémité est froide et blanche, on la réchauffe immédiatement et on la protège du froid par la suite. Si on n’y parvient pas, on minimise l’exposition, et une fois qu’on est de retour à la chaleur, on réchauffe rapidement l’extrémité gelée par immersion dans l’eau chaude à près de 39 °C pour une durée d’environ 30 min. On ne doit surtout pas frotter ou masser la région atteinte. Dans les cas sévères, on recommande même la prise d’ibuprofène et l’application de gel d’aloès afin d’aider à améliorer la circulation, et éventuellement la consultation d’un médecin. La prévention demeure toutefois le meilleur remède.

Tout ça peut sembler bien terrifiant, cependant n’ayez crainte, tout est une question de préparation. Nous avons de nos jours la chance de pouvoir compter sur des vêtements et de l’équipement très performants nous permettant d’affronter confortablement les rigueurs de l’hiver. Alors allez ! enfilez vos souliers à crampons et osez braver le monde extérieur ! Dès les premières bouffées d’air vif et les crissements de la glace sous le pied, vous serez conquis, et de nombreux kilomètres de bonheur arctique s’offriront à vous ensuite.

Quelles conclusions en tirer ?

  • Tout d’abord, il faut se vêtir adéquatement, autant dans le but de garder le core au chaud que les extrémités et les articulations : on privilégiera les vêtements à l’épreuve du vent sur la partie antérieure du corps et on appliquera le principe de l’habillement multicouche.
  • Ensuite, on protégera le visage du froid et du vent, et on tentera d’humidifier l’air inspiré au moyen d’un foulard.
  • Aussi, un bon échauffement par une activation du corps est crucial par temps froid.
  • On s’assurera également de maintenir un niveau adéquat d’hydratation.
  • Enfin, par temps très froid, on évitera les efforts très intenses et on raccourcira les sorties.

Marc Gosselin, est urgentologue, médecin du sport et directeur médical du Ironman Mont-Tremblant.