De quoi se nourrissent les lapins de cadence ?
Ils se présentent aux épreuves de course avec un seul objectif en tête : aider les autres coureurs à réussir leur défi. Portrait de cette race de coureurs et coureuses aux longues oreilles qui nous font courir au bon rythme.
À 53 ans, Hugues Carle sentait qu’il arrivait au bout d’un cycle. Après une dizaine d’années de course, il pressentait qu’à son âge, ses meilleurs temps étaient derrière lui. « À cette époque, j’étais à la recherche de nouvelles motivations pour courir », se remémore-t-il. Par habitude, le quinquagénaire s’inscrit au demi-marathon de la Course des pompiers de Laval en juin 2023, n’ayant en tête aucun objectif de chrono.
Sur la ligne de départ, Hugues Carle échange avec une collègue de son club de course. Celle-ci lui manifeste son souhait de battre son record personnel en courant sous la barre de 1 h 50. Spontanément, Hugues se propose de l’accompagner. Durant la course, ce vétéran prend un immense plaisir à jouer son rôle de motivateur et de coach. C’est à cet instant précis que ce Montréalais entreprend, sans trop s’en apercevoir, sa métamorphose progressive en lapin de cadence.
Quelques semaines plus tard, par son réseau de contacts, on lui offre de « lapiner » officiellement une course lors d’un événement à Granby, ce qu’il accepte avec joie et tout de même un peu d’appréhension. « J’ai eu un sommeil léger la nuit précédant la course. Le travail de meneur d’allure est une lourde responsabilité. Je ne voulais absolument pas flancher. » Mais tout se passe bien. Depuis, Hugues Carle a répété l’expérience à sept reprises, toujours avec le même enthousiasme contagieux. « Ce qui est le fun en lapinant, c’est qu’on ne court pas seul. On accompagne des gens qui veulent se surpasser, et quand ces gens-là réussissent leur coup, c’est hyper gratifiant », souligne Hugues Carle, qui a aujourd’hui 56 ans.
Que ce soit la Fin de semaine des courses d’Ottawa, dont l’équipe comporte 80 lapins, la Course des pompiers de Laval ou le Marathon Beneva de Montréal, qui comptent respectivement une trentaine et une quarantaine de lapins, ou encore le Marathon Beneva de Québec avec sa lapinière de 26 lapins, tous les événements de course d’importance au Québec fournissent maintenant sur la ligne de départ des lapins de cadence – ou lièvres, comme on dit en Europe.
« Bien que nous ne menions pas de sondage à ce sujet, nous savons que c’est un service qui est fortement demandé, car dès qu’un lapin connaît une mauvaise journée ou qu’il nous manque un lapin pour un temps donné, nous en entendons parler très rapidement ! » mentionne Mark Wigmore, chef lapin à la Fin de semaine des courses d’Ottawa Tamarack, qui depuis 51 ans se déroule en mai dans la capitale canadienne.
Autre signe que le travail des lapins ne passe pas inaperçu : les commentaires sur les médias sociaux. « Les publications où je remercie les lapins suscitent beaucoup de réactions », constate Mélanie Dubé, responsable lapin à la Course des pompiers de Laval, au calendrier en juin chaque année depuis 2012.
Le but d’un lapin de cadence est assez simple : il aide les coureurs à respecter la bonne vitesse de la ligne de départ jusqu’au fil d’arrivée, ce qui permet à un plus grand nombre de coureurs et coureuses d’atteindre leur objectif. En effet, la plupart des coureurs partent trop vite puis, incapables de maintenir cette vitesse, ils craquent. Dans les événements grand public, l’offre de lapinage à grande échelle demeure un service relativement récent. Par exemple, il n’y avait pas de lapins avant les années 2000 à Ottawa ; en Europe, ils ne sont apparus qu’en 1998, au Marathon de Paris.
Les gens sous les oreilles de lapins
Mais en fait, qui sont donc ces gens qui acceptent de s’affubler de ridicules oreilles de lapin tout en portant une pancarte comme une croix, afin de donner le tempo à de purs inconnus ? Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il ne s’agit pas d’athlètes professionnels, mais simplement de coureurs et coureuses d’expérience qui partagent leur passion de la course.
Ce sont des gens comme Claudine Poirier, 46 ans, qui a enfilé ses oreilles de lapine presque tous les week-ends printaniers de 2025. Tout comme Hugues Carle, elle a entrepris sa carrière de meneuse d’allure à la faveur d’un concours de circonstances. En 2016 ou 2017, quelqu’un lui offre de lapiner. Soignant une facture de stress et frustrée de ne pas être en mesure de courir à son plein potentiel, elle se dit : pourquoi pas ? « Je me stressais pas mal lors de ma première course. Le parcours comportait du relief, et il n’était pas toujours aisé de maintenir la cadence », se rappelle-t-elle.
Après la course, de nombreux participants sont venus la saluer. « Ils me répétaient : ‟Grâce à toi, je n’ai pas lâché et j’ai atteint mon objectif.” Ça m’a fait chaud au cœur. J’ai réalisé que j’aimais accompagner les gens », témoigne Claudine Poirier. L’expérience aidant, son aide ne se limite plus à courir à la même vitesse. « Je les guide vers leur objectif de toutes sortes de manières : je leur indique le moment d’avaler un gel, leur annonce l’approche d’une station de ravitaillement, les conseille sur la technique à suivre en attaquant une bonne pente, etc. J’aime aussi échanger des blagues et interagir avec les gens », révèle cette lapine qui fait toutes les distances.
Pas de diplôme de lapin
Qui peut être lapin de cadence ? Au Québec, il n’existe pas d’accréditation ou de formation de lapin. La seule exigence des organisateurs, c’est que le lapin, en échange d’un dossard gratuit, court à la même vitesse de bout en bout de l’épreuve, qu’il soit un parfait métronome, car il n’est pas seulement un meneur d’allure pour les gens qui le suivent, mais également pour le public et les autres coureurs qui le dépassent ou se font dépasser.
Les volontaires ne respectant pas leur temps se font tirer les oreilles. « Si un lapin termine deux minutes avant ou après son objectif, c’est inacceptable ! » soutient Éric Côté, responsable de l’équipe de lapins du Marathon Beneva de Montréal. Rien ne doit faire déroger le lapin du plan de match. « Même s’il court seul parce que ses poursuivants l’ont largué, il doit progresser au même rythme, même si parfois, c’est tentant d’accélérer le pas », affirme Éric Côté, 56 ans, qui lapine depuis une décennie.
Afin de ne pas faillir à la tâche, Claudine Poirier inscrit sur son bras ses temps de passage tous les 5 km. « On ne peut pas se fier uniquement à sa montre », précise-t-elle. Si les bornes kilométriques ne sont pas exactement aux bons endroits, la lapine s’en plaindra ! Il n’est pas facile de courir toujours à la même vitesse, surtout lors d’un 42,2 km. Le challenge est à la fois physique et mental.
Plutôt que de se réjouir de battre un record personnel, un lapin trouve satisfaction en respectant à la seconde près ses temps de passage. « Après une course, les lapins discutent de leur performance, et les meilleurs se vantent de leur régularité parfaite », raconte Éric Côté. Certaines organisations donnent une récompense, comme un sac de carottes (!), au meneur ou à la meneuse d’allure qui termine le plus près de son objectif.
Le cauchemar de ces sherpas de la course à pied : être incapable de mener à bien leur mission. Des imprévus risquent de survenir dans une course : crampe musculaire, problème de digestion, coup de chaleur, etc. « J’ai déjà vécu une hécatombe de lapins en raison d’une canicule », se souvient Éric Côté. Les lapins sont des humains, et non des machines. Ils peuvent trébucher.
L’appel du lapinage
En plus de la gratification qu’apporte le lapinage en épaulant son prochain, les lapins profitent de quelques avantages. À l’heure où le coût des inscriptions aux événements connaît une forte inflation, les lapins obtiennent un dossard gratuit. Ce sont aussi des bêtes sociales qui socialisent entre eux après avoir accompli leur travail. Dans la grande région de Montréal, les lapins forment une petite communauté qui se fréquente à chaque rencontre sportive. « La vie sociale avant et après les courses fait partie de l’expérience », remarque Éric Côté.
Ces facteurs expliquent la facilité de recrutement des lapins. « Quand j’ai commencé à m’occuper des lapins pour diverses organisations vers 2015, je devais courir après le monde pour combler mes besoins. Aujourd’hui, ce sont les lapins qui me courent après », rigole Éric Côté. Même constat de la part de Mark Wigmore du Marathon d’Ottawa. Le Québec compte de plus en plus de lapins qui prennent de l’expérience et reviennent course après course. On n’est plus à l’époque où les meneurs d’allure devaient se greffer eux-mêmes des oreilles de lapin et fabriquer leur écriteau. Le matériel est désormais fourni. N’empêche, les postes de lapin au marathon demeurent difficiles à pourvoir, surtout pour les vitesses en bas de 3 h 30. « Les coureurs très actifs ne veulent pas sacrifier leur prochaine course en lapinant un 42,2 km », note Éric Côté.
Les lapins courent souvent en compagnie d’athlètes qui aspirent à réaliser un chrono précis. La majorité du temps, cependant, comme les coureurs les plus rapides mettent les gaz et piquent un sprint final, les meneurs d’allure franchissent en solitaire le fil d’arrivée, près duquel ils ont l’habitude de rester un petit moment, afin d’échanger avec les participants. C’est l’occasion d’aller les saluer si jamais ils vous ont soutenu dans votre quête de résultat. « Les remerciements que je reçois après la course constituent mon salaire de lapin », conclut Hugues Carle. Un sincère merci à tous les lapins du monde !
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Simon Diotte est le rédacteur en chef du magazine Géo Plein Air.





