La course à pied à bout de souffle ?

La seconde vague de popularité de la course à pied serait-elle de l’histoire ancienne ? C’est du moins ce que laisse penser une étude qui a fait grand bruit l’été dernier.

Après la vague, le ressac. La progression fulgurante du nombre de participants à des courses organisées aux quatre coins de la planète est bel et bien chose du passé, tranche une étude menée par un chercheur danois. Avec l’appui de l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF), Jens Jakob Andersen a compilé les résultats de plus de 70 000 compétitions ayant eu lieu de par le monde entre 1986 et 2018. La tâche était aussi colossale que vertigineuse : on parle de 107,9 millions de chronomètres réalisés par des coureurs récréatifs de 193 pays sur une trentaine d’années !

« C’est la première fois qu’un portrait global de la pratique récréative de la course à pied est brossé. Même l’IAAF n’avait jamais mené une aussi vaste étude », affirme le fondateur de la plateforme RunRepeat.com, où les résultats peuvent être consultés depuis la mi-juillet. Le scientifique a volontairement exclu l’élite de son analyse afin de ne pas la fausser. Seules les courses sur route ont été considérées ; les courses à obstacles, en sentiers, caritatives et non conventionnelles (Prison Break, Foam Fest…) ont également été délibérément écartées.
De toutes les conclusions de L’état de la course à pied en 2019 (voir encadré), c’est celle de la participation qui retient le plus l’attention. Et pour cause : par rapport à 2016, alors qu’un nombre record de 9,1 millions de personnes ont terminé une course de 5, 10, 21,1 ou 42,2 km, on constate une baisse 13 % du nombre de participants en 2018. En tout, c’est 1,2 million de coureurs de moins qui ont franchi une ligne d’arrivée cette année-là. Si nous sommes encore loin des chiffres observés au début des années 2000 – environ 1,5 million de coureurs bouclaient une épreuve chronométrée en 2001 –, il y a tout de même lieu de s’en préoccuper, souligne Jens Jakob Andersen.

Passé de mode ?
Le Québec n’échappe pas au phénomène. Baisse d’achalandage aux grands rendez-vous annuels (Marathon de Montréal, Classique du Parc La Fontaine, Défi du printemps Sports Experts PEPS…) et courses abolies (40 en 2018, 103 en 2017) sont monnaie courante dans la province ces dernières années. Réjean Gagné en sait quelque chose : le fondateur du site web Iskio.ca y cumule depuis 2011des statistiques annuelles sur les événements québécois. Toutes proportions gardées, il note une décroissance de la participation (-7,5 %), de même qu’un déclin du nombre de courses (-59) en 2018. Fait intéressant : le statisticien situe quant à lui le sommet de popularité de la course au Québec un an plus tôt que Jens Jakob Andersen, soit en 2015 plutôt qu’en 2016.

Bien malin qui arrivera à justifier ce recul. Dans son étude, Jens Jakob Andersen suggère quelques pistes de réflexion. « N’importe quel sport qui attire les masses finit par connaître un ralentissement […]. La popularité de la course à pied a également favorisé l’apparition de niches, comme la course en sentiers ou les ultramarathons », cite-t-il à titre d’exemples. Réjean Gagné abonde dans le même sens. « Tout est effet de mode et il en va de même pour ce qu’on a nommé la seconde vague de popularité de la course à pied. Les coureurs sont revenus à une pratique plus soutenable du sport ou sont tout simplement passés à autre chose », croit-il.

Celui qui siège au conseil d’administration du Club des coureurs sur route du mont Saint-Bruno (CCRMSB) voit d’ailleurs moins de gens aligner des dizaines d’épreuves par saison, dans son entourage, chose pourtant courante auparavant. « Je me souviens d’une athlète du club qui avait pris part à 20 demi-marathons dans la même année. Ces coureurs ont des tiroirs remplis de chandails et de médailles à ne plus savoir quoi en faire », raconte-t-il. L’étude rapporte par ailleurs que les coureurs récréatifs n’ont jamais autant voyagé pour courir à l’étranger, ce qui contribue à accréditer la thèse d’un certain réajustement des priorités. On semble sélectionner les moments phares de ses saisons au lieu de bonifier son palmarès sportif tous les week-ends.

Des motivations autres
Gilles Labre, fondateur et copropriétaire de Boutique Courir, dans la région de Montréal, propose une autre lecture des choses. Malgré sa popularité, la course à pied demeure selon lui un sport notoirement ingrat, ce que n’a pas tardé à réaliser le coureur du dimanche. « Après s’être amélioré, le néophyte a atteint ses limites. Pour continuer à progresser, il doit investir davantage de temps et d’efforts, ce qu’il n’a pas forcément envie de faire », souligne-t-il. Les mentalités seraient ici en cause : on court désormais pour l’expérience et le pétage de bretelles ainsi que pour cocher sa bucket list, moins pour la performance. L’étude révèle d’ailleurs une baisse générale des chronos depuis 1986.

Le coureur moyen se fait en outre de plus en plus vieux. Dans les trente dernières années, il a vieilli d’un peu plus de quatre années, en moyenne. Inévitablement, cette avancée en âge ne se fait pas sans heurts; le sénior doit composer avec un risque accru de blessures et une récupération allongée, surtout à l’approche de la soixantaine. Cela peut en inciter plusieurs à regarder ailleurs, pense Laurent Godbout, analyste des compétitions d’athlétisme pour Radio-Canada. « Les baby-boomers qui ont couru toute leur vie se tournent avec raison vers d’autres activités que la course à pied. Et ceux qui se mettent en forme, même sur le tard, ont l’embarras du choix [NDLR : vélo, triathlon, randonnée pédestre…] », mentionne l’expert.

Réjean Gagné insiste cependant sur la portée limitée de telles études, qui se basent sur la participation à des courses organisées. « Nos statistiques n’indiquent rien sur le nombre de coureurs au Québec, juste sur ceux qui finissent une course chronométrée. Il faut faire attention avant de parler d’une véritable tendance de fond », prévient-il. La nuance est importante : on peut très bien courir dans la rue sans éprouver le désir d’enfiler un dossard. La préoccupation pour la santé est d’ailleurs ce qui a caractérisé le regain de popularité de la course à pied d’il y a une dizaine d’années, fait valoir Gilles Labre. Cette valeur est plus forte que jamais auprès de sa clientèle. « L’achalandage en magasin ne baisse pas. Nous sommes loin de fermer boutique, bien au contraire », conclut-il.

 

Les principales conclusions de l’étude

  • L’Europe et les États-Unis sont les principaux responsables de la perte de vitesse de la course à pied. En Asie, on relève plutôt une hausse du nombre de participants à des courses organisées.
  • Le taux de participation global en 2018 est tout de même 58 % plus élevé qu’il y a dix ans. Au Canada, il est de 29 % plus élevé qu’il y a une décennie.
  • En 1986, un coureur prenait en moyenne 33 minutes de moins pour accomplir un marathon, par rapport à maintenant. Chez les coureuses, c’était 28 minutes de moins. Le Canadien moyen, tous sexes confondus, court de nos jours son marathon en 4 h 13 min 28 s.
  • Le coureur moyen a aujourd’hui 39,3 ans, alors qu’il en avait 35,2 en 1986. Il n’a jamais été aussi vieux.
  • Pour la première fois de l’histoire, plus de femmes que d’hommes participent à des courses chronométrées. En 2018, elles représentaient 50,24 % des participants à l’échelle mondiale. Au Canada la proportion de coureuses était de 57 %.

 

Quatre statistiques qui frappent

14 %

Les gros événements (au-delà de 5000 participants) attirent en moyenne 14 % plus de participants par rapport à de petites courses.

5 min 40 s/km

Les coureurs maintiennent une allure moyenne de 5 min 40 s/km sur 21,1 km. Les coureuses conservent pour leur part un rythme de 6 min 22 s/km sur cette distance. Au Canada, le coureur moyen termine son demi-marathon en 2 h 5 min 31 s.

28,6 %

Les coureurs de 40 à 50 ans constituaient 28,6 % des participants au marathon en 2018.

34 %

Les courses de 5 km représentent 34 % des inscriptions aux courses. Le demi-marathon suit avec 30 %, le 10 km avec 24 %, et enfin le marathon avec 12 %.

 

Maxime Bilodeau est journaliste et kinésiologue de formation.