Le Sun Run a sa place au soleil

Vancouver, février. La grisaille s’est installée il y a quelques mois déjà, la pluie est abondante et le soleil, rare. Les Vancouvérois guettent les signes annonciateurs du printemps : les cerisiers, dont les fleurs aux teintes blanches et rosées écloront, et les coureurs, qui fouleront de nouveau les rues de la ville en préparation au Vancouver Sun Run. Si les cerisiers ont été offerts par le Japon afin d’honorer les Canadiens d’origine japonaise qui ont pris part à la Première Guerre mondiale, le Sun Run constitue un don à la population par des bâtisseurs : le don de la santé, de la communauté et de l’entraide. Histoire d’un 10 km parmi les plus courus au monde.

Jack Taunton

Jack Taunton

Auckland (Nouvelle-Zélande), 1984. Jack Taunton est en visite dans la plus grande ville du pays, d’abord comme conférencier en médecine sportive, puis comme coureur. Il participe au Round the Bays organisé par le Auckland Joggers Club, alors la course à pied la plus importante au monde. Jack Taunton réalise que la clé du succès de l’événement réside dans son partenariat avec le journal Auckland Star. L’idée du Sun Run vient de germer !

À son retour à Vancouver, Jack Taunton forme un groupe composé de sa femme, Cheryl, de son partenaire d’affaires Doug Clement et son épouse Diane, ainsi que de Ken Elmer. Ensemble, ils rencontrent l’équipe du Vancouver Sun et du FEST Committee. À l’époque, le journal mousse la promotion du BC Fishing Derby à l’échelle de la province. Les populations de saumons étant en déclin, le quotidien cherche à se distancer du derby. Le Sun Run tombe à point ! Quand on demande à Jack Taunton combien il espère d’inscriptions, il répond : « Trente  mille ! », avant de revoir le chiffre à la baisse : « Mille cinq cents la première année. » Finalement, 3200 coureurs seront de l’édition inaugurale, en 1985.

Dès ses premiers pas, le Sun Run prend une ampleur colossale, qui surpasse le simple événement sportif. Les objectifs sont ambitieux : promouvoir les bienfaits de la course à pied afin d’améliorer la santé et la condition physique des gens, soutenir le sport amateur d’élite et attirer des athlètes parmi les meilleurs au monde. En outre, la compétition prône la solidarité locale, l’ouverture et l’inclusion. Rapidement, l’événement gagne en popularité. Des 3200 coureurs en 1985, on passe à 12 400 en 1989, 34 700 en 1996, puis 54 300 en 2007. En 2011, pas moins de 60 000 participants (coureurs, marcheurs, enfants et athlètes en fauteuil roulant) franchiront la ligne d’arrivée. Cette année-là, le Sun Run est le 10 km est le plus couru sur la planète ! C’est la grande région de Vancouver qui semble converger vers le centre-ville, en cette fin du mois d’avril. Mais qu’est-ce qui pousse des dizaines de milliers de personnes, bon an mal an, à s’inscrire au Sun Run ?

La recette du succès

Tout d’abord, l’événement se veut rassembleur. On ne s’adresse pas uniquement aux coureurs, mais aussi aux marcheurs, aux enfants et aux gens en fauteuil roulant. On ne vise pas seulement l’individu, mais également les entreprises, les écoles et les Premières Nations. Depuis 1996, les cours pratiques InTraining réunissent des milliers de participants et, depuis 2007, sont offerts aux communautés autochtones de la Colombie-Britannique. Bref, c’est toute la province qui est conviée à la fête !

Le parcours fait la joie des participants et l’envie de bien des événements. Le départ a lieu au centre-ville, rue Georgia. C’est là que se rassemblent des dizaines de milliers de coureurs divisés en vagues, en attente du départ. La fébrilité est palpable ; aujourd’hui, la ville leur appartient. La foule se met lentement en marche, telle une énorme locomotive, et engloutit la rue Georgia sous l’œil des gratte-ciel. Un peu avant la marque des 2 km, les coureurs effleurent l’emblématique parc Stanley, avant de longer la English Bay aux effluves marins et de plonger le regard dans l’océan Pacifique. Trêve de rêveries, le pont Burrard se dresse à l’horizon ! Ce défi mené à bien, cap vers l’est ! Les montagnes au nord révèlent leur splendeur. Le pont Cambie constitue le dernier obstacle, une montée soutenue qui force les participants à puiser au fond d’eux-mêmes, sous les applaudissements nourris des spectateurs agglutinés. L’arrivée se fait dans la descente, et l’euphorie affleure près de l’imposant stade BC Place. Imaginez-vous un instant passer la ligne d’arrivée au milieu de dizaines de milliers d’individus enthousiastes, porté par leur énergie combinée !

Le legs

Dès 1985, le Vancouver Sun Run s’engage à remettre 70 000 $ par année au Harry Jerome International Track Classic afin d’encourager le sport amateur. Cette rencontre d’athlétisme figure encore maintenant parmi les événements les plus relevés au Canada. L’organisation a également versé, depuis ses débuts, au-delà de 2,6 millions de dollars à diverses causes, entre autres Raise-a-Reader. Les retombées de l’événement ne sont toutefois pas uniquement économiques. Le Sun Run a été le théâtre d’études sur la prévention des blessures en course à pied et de tests de santé chez les Autochtones, effectués avant et après les cours pratiques InTraining. C’est dans le cadre du Sun Run qu’a vu le jour la toute première brigade d’ambulanciers paramédicaux à vélo, en outre munie d’un défibrillateur. D’ailleurs, lors de la 1re édition de la course, un homme, victime d’un arrêt cardiaque au cours de son échauffement, est réanimé par cette brigade. Une fois à l’hôpital et après avoir repris ses esprits, l’homme exige d’un médecin qu’il appelle Jack Taunton. À la question « Cet homme peut-il prendre le départ? », l’organisateur répond : « Oui ! Mais l’an prochain ! »

La première vague

En 33 ans, bien de l’eau a coulé sous les ponts de Vancouver, et bien des coureurs se sont pressés sur ces mêmes ponts. De cette manne d’athlètes, 217 femmes auront franchi la ligne d’arrivée sous les 35 minutes, et 194 hommes sous les 30 minutes. Isabella Ochichi et Joseph Kimani, tous deux du Kenya, détiennent les records de parcours (30 min 58 s et 27 min 31 s). En 2018, pour se glisser dans le top 20, une femme devait parcourir la distance en 35 min 13 s, un homme en 31 min 13 s.

La liste des gagnants est impressionnante. Chez les femmes, Canadiennes et Africaines se partagent le plus souvent la victoire. Les premières ont remporté la course à 19 reprises, les secondes, à 10 occasions. Surprise : deux Québécoises ont dominé l’épreuve mythique, soit Patricia Puntous en 1991, et Émilie Mondor en 2004.

Chez les hommes, ça bataille dur également ! Parmi les gagnants, notons Paul Williams, premier Canadien à courir le 10 000 m en moins de 28 minutes, ainsi qu’Eric Gillis, qui a représenté le Canada à trois reprises aux Jeux olympiques. Les Canadiens sont montés sur la plus haute marche du podium 11 fois. Les Kenyans ont cependant l’avantage, cumulant 15 titres. Kip Kangogo illustre à merveille cette rivalité qui perdure, l’athlète kenyan ayant remporté l’épreuve en 2010 et obtenu en 2014… la citoyenneté canadienne !

La tradition continue

Le Sun Run est devenu, sur la côte Ouest, bien plus qu’une simple course à pied : c’est un catalyseur de changements, une résolution du Nouvel An, une réunion de famille, une tradition, un pas dans la bonne direction pour ceux et celles qui ont pris le virage santé… Le Sun Run, tout comme les cerisiers, est bien inscrit dans le paysage de Vancouver. La graine, semée il y a 33 printemps, a porté des fruits que récolteront encore cette année des dizaines de milliers de coureurs.

Les grands noms derrière le Sun Run. Qui sont-ils ?

  • Jack Taunton : Médecin sportif ; médecin-chef aux Jeux olympiques de Sydney et de Vancouver ; cofondateur des Lions Gate Road Runners.
  • Cheryl Taunton : Kinésiologue ; cofondatrice des Lions Gate Road Runners et du Lions Gate Eight, qui deviendra le Sun Run.
  • Doug Clement : Médecin sportif ; olympien aux Jeux olympiques d’Helsinki et de Melbourne.
  • Diane Clement : Entraîneure ; olympienne aux Jeux olympiques de Melbourne ; première femme présidente d’Athlétisme Canada.
  • Ken Elmer : Enseignant ; olympien aux Jeux olympiques de Munich.

Benoît Gignac habite Vancouver, où il travaille comme traducteur.
C’est là-bas qu’il a troqué le hockey pour la course à pied.