Le triathlon en mode DIY

L’année 2020 a été tranquille sur le plan des compétitions de triathlon, peut-être même trop. Notre collaborateur Maxime Bilodeau s’est donc orchestré sa propre épreuve. Récit.

Ce n’est pas tous les jours que le lac Édouard fume. Ce matin-là de la mi-septembre, dans le parc national de la Mauricie, c’est pourtant le cas. À l’aube, un épais brouillard de condensation flotte au-dessus de la surface lacustre, gracieuseté du mercure qui a dégringolé la nuit précédente. La scène, bien que majestueuse, a de quoi intimider. Difficile, en effet, de nager 3000 m dans une telle purée… comme je m’apprête à le faire. Au moins, l’immense masse d’eau est encore relativement chaude. Davantage en tout cas que le fond de l’air, qui flirte avec le point de congélation. Le vélo s’annonce inconfortable, du moins lors des premiers coups de pédale.
Je ne me plains pas, remarquez : cela fait des semaines que je planifie ce défi. Le réveil dès potron-minet, l’arrivée à la plage du lac Édouard, l’installation de ma zone de transition, l’enfilage de la combinaison isothermique, le pipi de dernière minute… Chaque moment, chaque geste de ce rituel mille fois répété révèlent un rêve qui devient réalité. J’ai le sentiment bien réel de m’aligner sur la ligne de départ d’un « vrai » triathlon, comme à l’époque antédiluvienne d’avant la Covid-19. Seule différence, notable : je suis l’unique participant à prendre le départ de cette épreuve 100 % fabrication maison.

La saison 2020 de triathlon restera dans les mémoires comme celle qui a été sacrifiée sur l’autel de la crise sanitaire. Au Québec, le SARS-CoV-2 a forcé l’annulation d’à peu près toutes les compétitions prévues au calendrier. Seule une poignée a été présentée en formule pandémique. Triathlon Québec a d’ailleurs publié un guide d’organisation d’événement de circonstance. Parmi les mesures appliquées figure le port du masque obligatoire en tout temps sauf pendant la course, un nombre limité de spectateurs et d’athlètes sur le site, de même que l’interdiction formelle de se rassembler, qui a mis la hache dans les traditionnels soupers aux pâtes. Pas de quoi vendre du rêve.
Hors de question, néanmoins, de renoncer à mon sport favori. Le triathlon en mode DIY (do it yourself) s’est par conséquent imposé de lui-même. C’était une évidence : orchestrer ma propre compétition me permettrait de respecter l’ensemble des consignes et directives sanitaires. Surtout, m’engager dans cette démarche serait bénéfique pour ma motivation qui, admettons-le, a été quelque peu égratignée par la pandémie. « On comble ainsi ses besoins psychologiques fondamentaux, soit ceux d’autonomie, de compétence et d’appartenance. C’est la clé de l’accomplissement », confirme Jérôme Leriche, professeur associé à l’Université de Sherbrooke et spécialiste du sujet.

Se dépasser

Je m’extirpe du lac un peu moins d’une heure plus tard, sous les chauds rayons de Galarneau qui a fini par se pointer le bout du nez au travers de la purée de pois. Sur le vélo, l’appréhension qui m’habitait encore se dissipe elle aussi pour de bon ; j’ai la socquette légère des jours heureux. Il faut dire que j’ai fait de ce rendez-vous avec moi-même l’objectif A de l’été, celui pour lequel on provoque sciemment un pic de forme. J’ai donc la sensation de survoler les 105 km accidentés que je me réserve sur la route Promenade, entièrement réasphaltée à l’occasion du cinquantenaire du parc de la Mauricie. Chemin faisant, je croise de nombreux cyclistes arborant les couleurs des Défis du Parc, dont l’édition 2020 devait avoir lieu ces jours-ci.

Je suis loin d’être le seul à m’être tricoté un triathlon l’été dernier. Aux quatre coins du Québec, des triathlètes amateurs ont eu exactement la même idée. À la mi-septembre, le Sorelois Jean-Michel Paulet a réalisé son propre Ironman en lieu et place de celui de Mont-Tremblant, annulé pour cause de vous-savez-quoi. « Je me suis dit que je ne pouvais pas [m’être entrainé] pour rien ! La compétition, c’est un peu la récompense […], alors je me suis arrangé pour que ça fonctionne », a confié le principal intéressé à l’hebdomadaire Les 2 Rives. Scénario semblable pour le Baie-Comois Samuel Cardinal, qui a effectué le sien à la mi-octobre sur la Côte-Nord. « Je tenais à le faire pour moi. C’est quand même une démarche très personnelle », a-t-il avoué au journal Le Manic.

Puis il y a le cas de Nicolas Gilbert. En 2020, le Trifluvien de 25 ans était censé entamer le volet professionnel de sa carrière sportive – il a couru plusieurs années sur le circuit ITU – par des Ironman 70.3. Si la pandémie a reporté son projet aux calendes grecques, son désir de se dépasser, lui, est demeuré intact. « Dans les circonstances, mon entraineur et moi avons abordé la saison comme une année de transition en vue de 2021 », raconte-t-il en entrevue avec KMag. Au programme : principalement des séances d’entrainement qui reproduisent les efforts types réalisés en longue distance. Une sage décision, approuve Jérôme Leriche. « Il est impossible de développer toutes les qualités sportives en même temps ; il faut faire des choix. Se fixer des objectifs conformes à l’acronyme SMART (voir encadré) peut dès lors être utile », conseille celui qui est également enseignant en éducation physique au cégep de Sherbrooke.

En guise de test, Nicolas Gilbert s’est lui aussi offert un aller-retour de 105 bornes sur la route Promenade l’automne dernier. Nos performances ne sont toutefois pas comparables : l’étudiant à la maîtrise en comptabilité à l’Université Laval a réalisé un chrono de 2 h 38 min 59 s, pulvérisant de peu l’ancienne marque du record du parcours de 2 h 40. On parle d’une moyenne de 40 km/h (!), soit 10 km/h de plus que l’auteur de ces lignes. « Ça faisait un bail que je contemplais ce défi. Matériel, alimentation, reconnaissance du parcours : je n’ai rien laissé au hasard, même si je me suis prévu une légère marge en ce qui concerne la météo », explique celui qui a finalement joui de conditions parfaites le jour J.

Se faire plaisir

L’entrée du secteur Saint-Jean-des-Piles du parc national se profile à l’horizon. Enfin ! À ce stade-ci, il me reste moins de 1 km à franchir avant de mettre pied à terre au 2800 du parc, un hébergement touristique qui borde la rivière Saint-Maurice. À titre de camp de base pour une équipée sportive, je n’aurais pu trouver mieux : y sont sis huit chalets douillets proposés en location à longueur d’année, de même qu’un sympathique café-bistro avec terrasse. Mentionnons en passant que l’un des propriétaires, Steeve Carpentier, est un triathlète connu de la région. Ça se voit dans la décoration intérieure opportune, comme une très originale affichette « swim-bike-run » bien en vue et des maillots autographiés par le cycliste professionnel Hugo Houle, un habitué du 2800.

Résultat : on s’y sent comme à la maison, moi ainsi que mes accompagnateurs, des proches qui assurent le volet logistique du jour. Partager ma passion avec ceux que j’aime fait partie intégrante de ma définition d’une fin de semaine de triathlon réussie. Les heures de route pour se rendre à la compétition, les repas en gang et les encouragements attrapés au vol au cours de l’épreuve sont autant de prétextes pour les côtoyer en marge d’un quotidien aux contingences toujours trop nombreuses. D’une certaine façon, cela prime sur l’exploit sportif en soi. « Ces à-côtés sont souvent une part fondamentale de la recette de la motivation, et il ne faut pas les sous-estimer, indique Jérôme Leriche. Cela souligne l’importance de sonder son âme et de s’interroger : que vais-je chercher en me bricolant mon propre défi ? Qu’est-ce qui me ferait plaisir ? »

Mes quadriceps, eux, en éprouvent de moins en moins. Mon contre-la-montre au cœur de la forêt laurentienne les a lacérés ; la portion course à pied de 21,1 km de mon triathlon prend ainsi les allures de jog infernal. Très tôt – trop tôt –, une idée s’immisce dans mon esprit, jusqu’à s’avérer impossible à déloger : couper court. À la tête du sentier Mékinac, où je prévoyais m’engager, je rebrousse chemin et reviens sur mes pas, cessant mon effort à 10 km. L’air de rien, on touche ici à la limite de mon concept. « La présence de compétiteurs et le chronométrage officiel sont autant de variables difficiles à reproduire en dehors d’une “vraie” compétition. Les courses virtuelles comblent seulement en partie ce vide », convient l’expert, qui prône un certain relativisme dans l’interprétation de ces performances.
N’empêche, j’ai passé une superbe journée, qui se conclut par l’habituelle orgie calorique d’après-course. Devant ma poutine à la viande de méchoui, une spécialité dégoulinante de saveur du casse-croûte Le Gourmand (on vous le recommande chaudement), je ressasse les moments forts d’une aventure qui pourrait bien devenir une tradition. Chose certaine, 2021 sera placée sous le signe du triathlon, pandémie ou non.

Cette expérience a été en partie rendue possible grâce au soutien de Tourisme Shawinigan.