Les ultras – un brin de folie

  • JÉRÉMIE LEBLOND-FONTAINE/UTHC

Pendant longtemps, pour bien des gens, courir un marathon a été le summum de l’exploit sportif.

Aujourd’hui, il semble que la distance standard du 42,2 km ne soit plus que de la petite bière pour les passionnés d’endurance. Le phénomène des ultras est en vogue. C’est une discipline en soi, avec ses exigences et ses codes.

Les chiffres ne trompent pas. Au Québec, les compétitions d’ultra-distances se multiplient, et le nombre d’inscrits augmente chaque année. Le Québec Mega Trail (QMT), qui en était à sa 8e édition en juin, a organisé pour la première fois l’an dernier une épreuve de 100 km, grimpée à 110 km cet été. « Il y a une demande », confirme Jean Fortier, directeur de l’événement qui a accueilli le Championnat canadien d’ultra-trail sur sa plus longue épreuve. C’est dans l’air du temps : « Les gens recherchent et reçoivent beaucoup de reconnaissance », entre autres en exposant leur participation à des ultras sur les médias sociaux, croit-il. « Quand on fait un ultra, on n’a même pas besoin de gagner : tout le monde autour s’émerveille de l’accomplissement. ❝Wow, t’es fou !❞, disent-ils. »

Il y a certes un peu d’ego dans le fait de montrer à son entourage qu’on prend part à une compétition d’endurance pendant 15 ou 20 heures, voire davantage, mais est-ce seulement parce que les coureurs désiraient exhiber leur puissance que le 110 km du QMT en a attiré 194 cet été ?

Il existe des raisons plus authentiques, pense Sébastien Côté, fondateur et président de l’Ultra-Trail Harricana, qui programme depuis 2015 un ultra de 125 km dans l’arrière-pays de Charlevoix. Sur cette distance, la participation a plus que doublé en quatre ans, passant de 93 coureurs à ses débuts à près de 200 cette année. « Dans l’ultra, on réduit l’intensité, et le plaisir est complètement différent. Le plaisir, c’est d’être durant 24 heures en nature. Démarrer la course au petit matin est vraiment hallucinant : on voit le lever du soleil. Les sensations sont super trippantes. On n’a pas ça quand on fait de la haute intensité. »

Sébastien Côté, lui-même finisseur de cinq ultras dépassant les 100 km, ne cache pas l’attrait qu’a eu sur lui le légendaire Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB), de nos jours vu comme le Graal de tout coureur de longue distance. L’émergence de cet événement dans l’univers de la course a influencé bon nombre de sportifs avides de paysages majestueux et d’aventures, notamment par un marketing poids lourd. La compétition, qui se qualifie elle-même de « sommet du trail » et en est cette année à sa 17e édition, offre entre autres, autour du mont Blanc, une boucle qui passe par la France, l’Italie et la Suisse. Elle est tellement populaire qu’elle a dû – encore une fois – resserrer ses critères d’inscription. Elle accueillera à l’avenir au-delà de 8000 participants sur l’ensemble des sept épreuves.

Les Québécois sont toujours plus nombreux à y participer. S’il n’y en avait qu’une poignée il y a quelques années, une quarantaine y ont pris part en 2018. Nombre de photos ont été partagées sur les réseaux sociaux.

Quebec Mega Trail

Un corps solide et un esprit fort

Bien que toute distance au-delà du traditionnel 42 km soit considérée comme un ultra, le format du 100 miles, ou 160 km, constitue un idéal aux yeux de plusieurs. L’avoir terminé une fois dans sa vie est déjà tout une prouesse… Pierre Lequient, 52 ans, de Saint-Lambert, l’a fait 15 fois !

« On doit adopter un plan de match quand on dispute une telle compétition », indique celui qui aime refaire les mêmes parcours. Il a fait cinq fois le 160 km du Bromont Ultra, soit toutes les éditions, et y retourne en octobre à l’occasion d’une sixième participation. Dans un ultra, « il faut étudier le trajet afin d’anticiper les distances, les montées, les descentes et les difficultés ». Il va sans dire que Bromont n’a plus de secret pour lui.

En raison de l’expérience acquise, et parce qu’il ne cherche pas à aller vite, Pierre Lequient n’a plus besoin d’une équipe de soutien qui l’attend aux points de ravitaillement dans le but d’accélérer son passage, comme en ont certains coureurs. Il se fait confiance, car il sait ce qui fonctionne pour lui.

Sa stratégie d’alimentation comprend assez peu d’aliments solides. « Je mange surtout des fruits, comme les bananes, les oranges et les melons », plus faciles à mastiquer et à digérer, qu’on trouve toujours dans les points de ravitaillement, généralement placés tous les 10 ou 15 km sur le parcours d’une compétition. « Et les boissons gazeuses ! Je n’en bois jamais durant l’année, sauf au cours d’un ultra, confie l’ultra-coureur. Ce sont des sucres rapides qui donnent un ‘‘boost’’ dans les kilomètres qui suivent. Ça fait beaucoup de bien. » Cependant, l’alimentation est « très personnelle », nuance le coureur. À chacun de découvrir sa recette gagnante, à force d’essai-erreur.

Il faut également gérer ce qui se passe entre les deux oreilles, parce que courir un ultra, même à rythme lent, demeure une épreuve qui compte son lot de souffrances. Dans un ultra, « le corps et l’esprit sont deux composantes égales », affirme Anne Bouchard, une mère de famille de 44 ans qui, malgré une vie fort occupée et un emploi accaparant de fiscaliste au Cirque du Soleil, réussit à décrocher des podiums sur de longues distances, voire à se classer dans le groupe des 30 meilleures à l’UTMB, parmi l’élite internationale. « À un moment donné, c’est l’esprit qui prend plus de place », dit-elle. En effet, lorsqu’une douzaine d’heures se sont écoulées et qu’il en reste autant à courir, que le soleil se couche et qu’on devra trotter toute la nuit avec pour seul éclairage celui de sa lampe frontale, c’est le mental qui pousse.

« Il y a quelque chose de pas naturel là-dedans, relève Anne Bouchard. C’est là qu’il faut gérer l’esprit. Juste se concentrer sur le corps, ce n’est pas suffisant. Si je ‘‘mets du gaz’’ dedans, si je continue à lui donner la commande, il va avancer. Gérer l’esprit, c’est vraiment une autre paire de manches. Je me trouve alors une pensée qui me nourrira. » Ce peut être un mantra bouddhiste, puisque cela fait partie de sa pratique, ou la simple répétition de phrases positives.

Sébastien Côté

Une préparation à long terme

S’attaquer à un ultra, « ça devrait demander quelques années de préparation », conseille Maxime Leboeuf, qui a fondé Unis pour le sport, un organisme qui élabore des plans d’entraînement personnalisés. Lui-même athlète, coureur de quelques ultras et entraîneur, il recommande à tous les intéressés de travailler avec quelqu’un qui a de l’expérience. « Un ultra, c’est différent de la course sur route, parce que plein de choses vont se passer. La planification de la nourriture, de l’entraînement et des parcours, fondamentale, est vraiment plus complexe. Il n’y a pas de recette miracle  d’entraînement. Il faut préparer le corps à courir 5, 10, 15 ou 20 heures de suite. Ça ne se fait pas du jour au lendemain. » On ne s’en sort pas, donc : on doit courir souvent, quitte à combiner des longues sorties les week-ends à des petites les jours de semaine, quand le train-train quotidien est exigeant. Maxime Leboeuf note aussi – afin « d’avoir une expérience positive » – l’importance d’une planification rigoureuse établissant des stratégies d’entraînement spécifiques aux montées et aux descentes, ainsi qu’une périodisation qui inclut des accumulations et des diminutions de volume bien placées au calendrier.

Ultra Trail Mont-Blanc (photo : Vincent Champagne)

Est-ce bon pour la santé ?

« Le processus, avec l’objectif de faire un ultra, c’est bon pour la santé, constate Blaise Dubois, physiothérapeute, fondateur de la Clinique du Coureur et chroniqueur à KMag. Si j’ai l’objectif de faire un ultra, je me prépare, je m’entraîne, je suis régulier, je cumule des kilomètres. De façon générale, ce processus-là est excellent pour la santé. »

Mais « la course en elle-même, je ne peux pas dire qu’elle est bénéfique pour la santé », ajoute-t-il, semi-blagueur, alors qu’il fait lui-même des ultras et en organise. « L’intensité est un facteur de risque », explique-t-il, soulignant la récurrence des « blessures de surutilisation » dues à la répétition d’un même mouvement. « Si je souffre de l’inflammation d’une structure, ce qui m’oblige au repos pendant deux semaines, ce n’est pas bon pour la santé », observe-t-il.

«  Mais prenons l’exemple de l’arrêt cardiaque : il est d’un cas sur 100 000 à 200 000 », mentionne celui qui compulse toutes les études scientifiques portant sur la course à pied. « C’est la même incidence que si on demeure assis sur son divan. Le risque du sédentaire de mourir d’un infarctus est exactement le même »… mais pas pour les mêmes raisons.

Dans notre société, les problèmes liés à la sédentarité sont effectivement bien plus graves que ceux inhérents à la pratique d’un sport extrême, confirme le médecin Simon Benoit, coureur d’ultra aguerri puisqu’il en compte une dizaine dans les chaussures. Dans l’ultra, « il y a des risques, qui sont mineurs – on n’est pas à risque zéro. Or si ça fait en sorte que les gens veillent à bien dormir et bien manger, qu’ils ne fument plus et qu’ils portent une attention particulière à leur équilibre de vie, c’est un ‘‘package’’ qui est remarquablement bon pour la santé. »

Ce qu’il faut retenir, c’est que la pratique de tout sport flirtant avec l’extrême comporte son lot de risques, mais qu’en ultra, les compétitions sont bien encadrées, bénéficiant de services médicaux prêts à fournir assistance et à agir. Reste alors le plaisir de se confronter à soi-même et à ses limites, et de le faire en pleine nature. Une plongée en soi-même à la découverte de ressources qu’on ne soupçonnait pas.

 

Quelques têtes d’affiche

Mathieu Blanchard, l’athlète professionnel

Au Québec, Mathieu Blanchard, 31 ans, est dorénavant dans une classe à part. Le Français installé ici depuis cinq ans a tant de succès qu’il a quitté son emploi d’ingénieur afin de s’occuper du développement des affaires dans une entreprise sportive qui le commandite pour courir un peu partout dans le monde. En 2018, il a pris part à une quinzaine de compétitions, au Québec comme à l’étranger, et a remporté la plupart d’entre elles. Il s’est notamment classé au 13e rang à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, ce qui n’est pas rien. Amoureux de la montagne (et de la mer, car il est également plongeur), il a fait de l’ultra son mode de vie, autour duquel tournent tous ses choix. Et si la course est un sport individuel, c’est aussi une discipline communautaire, aime-t-il à rappeler, le partage et l’échange étant à la base de ses réussites.

 

Jean-François Cauchon sur une belle lancée

Jean-François Cauchon, 26 ans, ne cesse d’impressionner. L’ingénieur du secteur Cap-Rouge de Québec a réalisé quelques coups d’éclat qui ont contribué à en faire une vedette dans le milieu. En 2018, il a ébloui en triomphant au 100 miles de la course Sinister 7, en Alberta, et à celui du Bromont Ultra. Il a également gagné, pour la deuxième fois, le 125 km de l’Ultra-Trail Harricana, ainsi que la TransMartinique au terme d’une bataille amicale contre son éternel rival, Mathieu Blanchard. En 2017, lors de l’édition la plus relevée de l’histoire de l’événement, il avait terminé 30e à l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, au côté des plus grands athlètes de la planète. Cette année, comme une vingtaine d’autres coureurs élites québécois, il s’envole pour l’île de la Réunion en vue de prendre part à la Diagonale des fous, un ultra mythique reconnu pour sa haute technicité.

 

Anne Bouchard, toujours en croissance

Anne Bouchard est l’une de ces athlètes qui développent lentement mais sûrement leur potentiel. À 44 ans, elle continue de gagner des ultras, comme le 80 km de la The North Face Endurance Challenge Washington en mai dernier. Elle avait remporté le 160 km du Bromont Ultra en 2017. À la fin du printemps, on l’a vue courir le 160 km de l’Ultra-Trail Gaspesia 100, un prélude à l’objectif central de sa saison, la SwissPeaks 360, un ultra de 360 km dans les Alpes. « On a commencé à me dire que je devais maintenant gérer la décroissance, à cause de mon âge. Mais comment je gère la décroissance de quelque chose que je n’ai pas encore fait croître ? » demande-t-elle. « Je travaille sur le potentiel que je n’ai pas encore développé, et la croissance est fulgurante. »

 

Hélène Dumais, pour l’amour de l’aventure

« Le plus longtemps je suis dans le bois, le mieux c’est », lance l’athlète Hélène Dumais. La coureuse de 38 ans, qu’on pourrait plutôt qualifier d’aventurière de l’extrême, se spécialise dans les courses hors-norme. En 2018, elle est devenue la première femme à terminer, à sa troisième tentative, l’incroyable Infinitus, une course de 888 km qui s’effectue sur deux boucles dans la forêt du Vermont. En 2017, elle avait parcouru les 430 km de la Montane Spine Race, en autonomie, au cœur de l’hiver humide et brumeux du Royaume-Uni. D’autres exploits s’ajoutent à sa liste, comme ses succès sur les Survival Run du Nicaragua, de l’Australie et du Canada, des compétitions d’une centaine de kilomètres. Elle a pris part au 160 km de l’Ultra-Trail Gaspesia100 en juin, et s’apprête à participer, tout comme Anne Bouchard, au 360 km de la SwissPeaks Trail en septembre.

Vincent Champagne est rédacteur en chef de Distances+