La montre connectée

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L’arrivée de la montre intelligente et des applications connectées a profondément transformé notre rapport à la course à pied. La montre connectée est-elle essentielle pour les coureurs élites québécois ? Notre collaborateur a effectué une recherche à ce sujet. 

Beaucoup d’entre nous commencent et finissent leur entrainement en appuyant sur le bouton de leur montre. La large diffusion de la montre connectée au sein de la communauté des coureurs est cependant à mettre en relation avec le fait qu’environ un tiers des Nord-Américains cessent l’utilisation des dispositifs d’auto-suivi dans les six mois après leur acquisition. C’est dans le but notamment de tenter de comprendre ce paradoxe qu’il nous a semblé important d’étudier la relation quotidienne des coureurs à ces technologies d’auto-suivi. Pour ce faire, nous avons eu accès à un échantillon tout à fait spécial : 18 coureurs élites québécois (9 femmes et 9 hommes) que nous avons accompagnés lors d’ une sortie de récupération et avec qui nous avons discuté de leur utilisation de la montre.

Notre recherche a mis en lumière l’existence de deux phases dans le processus d’incorporation de la montre intelligente chez les coureurs élites québécois.

La première phase se caractérise par une fascination quasi compulsive pour la montre connectée et une forte dépendance aux données numériques, reléguant les sensations du corps au second plan : « Ça a changé ma vie, quand j’ai eu ma montre connectée : elle me donnait mon temps et mon allure au kilomètre. Ça a augmenté ma motivation. À partir de ce moment-là, je ne pouvais plus vivre sans elle. » Imiter ses pairs et organiser des séances d’entrainement plus structurées constituent également des justifications quant au recours à ces dispositifs : « Tout le monde en avait une, et j’en ai vu l’intérêt, car je pouvais voir mon allure, la distance. »

D’autres participants relatent une initiation aux outils d’auto-suivi davantage guidée par l’entraineur. Dans ce cas, suivre les allures dictées par l’entraineur sur la montre connectée déstabilise parfois le coureur : « Mon entraineur me fait souvent courir à 30 secondes de moins que l’allure marathon. J’ai vraiment du mal à savoir à l’effort si j’y arrive, car il n’y a aucune course où je vais faire ça. Un 5 km, je sais à peu près ce qu’est l’effort. J’ai fait plein de 5 km dans ma vie. Tout comme un 10 km, je suis capable de me le représenter dans ma tête. Mais, cette allure [30 secondes de moins que l’allure marathon] : non. Donc, la montre devient ici utile. »

Pour certains coureurs, la décision d’utiliser une montre connectée est liée à un changement d’environnement physique : « 25 km, je ne sais pas vraiment à quoi ça ressemble quand je cours à Montréal. » Enfin, chez certains athlètes habitués aux courses plus courtes, la transition vers la longue distance représente un défi sensoriel non négligeable : « Je ne sais pas ce que c’est, 4 min 35 s/km. Cette sensation est totalement nouvelle. Alors que si vous me dites 3 min 10 s/km, parfait, je sais le faire. »

Cette première phase d’intégration révèle un apprentissage où les coureurs élites apprennent à déchiffrer et à utiliser ces nouvelles informations comme repères principaux pour l’effort, dans un contexte où l’expérience sensorielle reste minimale : « Il est difficile de connaître son niveau d’effort au départ. » Acquérir une autonomie quantifiable et s’adapter à ce dispositif externe implique, durant cette phase initiale, une certaine distance vis-à-vis des sensations corporelles : « Au début, la montre connectée était ma référence : je ne savais pas à quelle allure j’allais, je n’avais pas encore d’expérience de course, je ne connaissais pas encore la sensation. »

La deuxième phase du processus d’incorporation de la montre consiste en une reconnexion progressive au corps par le biais d’un dialogue constant avec les données. Ainsi, les coureurs élites développent, par l’accumulation d’expériences chronométrées, une double expertise de leur corps : numérique et sensorielle. Cette expertise se révèle grâce aux instruments technologiques, comme l’illustrent les propos suivants, où les données de la montre connectée sont utilisées pour affiner la lecture et la compréhension de la fréquence cardiaque : « Je peux courir à 4 min 30 s/km . Mais mon pouls reflète-t-il vraiment un tel effort ? Ce n’est que récemment que j’ai commencé à suivre et à observer plus attentivement ma fréquence cardiaque. » Si l’apprentissage est progressif au fil des sorties, le développement de cette connaissance sensorielle peut aussi s’acquérir au cours d’une même séance d’entrainement : « Pour les longues sorties, quand ça durait 1 h 40, les 5 premiers kilomètres, je me servais beaucoup de la montre comme référence, et après, ça allait bien. » Plus spécifiquement, nous avons observé trois techniques principales dans la construction de cette articulation entre données numériques et sensations corporelles.

La première technique est l’établissement d’un système d’équivalence entre données quantitatives et dimensions sensorielles. L’exemple le plus frappant est l’utilisation d’une échelle de perception combinant données objectives et sensations : « Lors d’une séance d’entrainement, je me dis : « OK, je dois être à 8, je dois être à 7. » » L’adaptation est également au cœur de ce savoir-faire sensoriel : « Pendant la pandémie, je me suis beaucoup entrainé seul, et l’hiver, j’ai fait beaucoup de côtes. Je faisais mes fractionnés en montée. Ainsi, si je veux travailler à 3 min 20 s/km en montée, je vais trouver une équivalence pour être à 285 watts en côte. ». Ici, le coureur interprète activement les chiffres pour leur donner du sens : la vitesse est convertie en puissance.

La deuxième technique résulte de l’utilisation des données de la montre connectée à des fins de validation rétrospective plutôt que comme guide en temps réel. Cela peut se faire après un entrainement quotidien (« Je surveille mes allures, la distance parcourue, le nombre de pas, mais aussi ma fréquence cardiaque… ») ou après plusieurs semaines (« … afin de voir s’il y a une évolution sur un cycle de cinq ou six semaines »). Il s’agit d’un travail réflexif qui implique de se questionner sur ses sorties et son ressenti au regard des données chronométriques.

Il arrive également que les coureurs élites observent un manque de cohérence entre les sensations quotidiennes et les données de la montre connectée. Dans ce cas, ils semblent utiliser une troisième technique assez simple, celle de la mise en perspective des données. Une hiérarchie claire est alors établie, en privilégiant toujours ce qui est ressenti dans le corps  : « Il y a des jours où je me sens bien, et des jours où je ne me sens pas bien. Si je me fie à la montre, cela signifie qu’elle est plus intelligente que mon corps, et j’en ai douté dès le début de ma carrière. » Il peut aussi s’agir de contextualiser les informations fournies par la montre connectée pour expliquer un éventuel décalage entre les perceptions corporelles et les données numériques : « J’ai eu une longue journée de travail ; j’ai peut-être consacré plus d’énergie à autre chose aujourd’hui. »

Enfin, l’entraineur et le groupe d’entrainement jouent un rôle majeur dans le développement de cette expertise sensorielle. Premièrement, l’entraineur produit des données à partir des plans d’entrainement que l’athlète élite doit suivre. Deuxièmement, il incarne les données produites en leur donnant une voix, une présence physique lors des entrainements : « J’écoute davantage ce que mon entraineur nous dit sur nos temps autour du 200 ou du 400 m, par exemple, plutôt que de regarder ma montre. » Troisièmement, l’entraineur, après avoir développé et incarné les chiffres, va les contextualiser, voire les critiquer : « Mon entraineur me parle beaucoup du niveau d’effort, de la gestion de l’effort en fonction du ressenti, et pas toujours en fonction de données, qui peuvent varier dans le temps. »

Le groupe permet aussi d’affiner ce couple données/sensations. En suivant le rythme des autres, les athlètes de haut niveau courent parfois à des vitesses qui ne correspondent pas au temps prévu par le programme d’entrainement : « Quand nous faisons des fractionnés, je dirais que c’est peut-être le moment où je regarde le moins ma montre, et je me fie davantage au groupe. » Cet autre athlète poursuit : « Je cours avec un garçon et une fille, nous sommes toujours ensemble, nous essayons toujours de suivre celui qui est le plus en forme ce jour-là. » Courir en groupe et à des vitesses parfois inhabituelles ne signifie pas pour autant l’oubli de la montre connectée, qui reste un outil constant d’ajustement : « Lors des séances d’entrainement, il m’arrive d’être avec le groupe de tête, mais si je vois que ma fréquence cardiaque est trop élevée, alors je ralentis consciemment. »

Le fait que le processus d’affinement de la connaissance sensorielle soit principalement assuré par l’entraineur et le groupe d’entrainement est un résultat clé et illustre comment l’environnement social permet de mieux se connaître comme coureur. Nous savions que courir en groupe était agréable. Vous savez à présent que cela contribue également à affiner la compréhension des perceptions corporelles. Si l’achat d’une montre connectée est un passage obligé pour courir de longues distances, sa fascination initiale se doit donc d’être dépassée pour faire place à une nouvelle phase, où données numériques et sensations corporelles seront en dialogue constant.

Pour en savoir plus :

  • Moreau, Nicolas, et collab. « Embodying the Smartwatch: How Elite Runners Mediate Data and Lived Corporeal Experience ». International Review for the Sociology of Sport, (à paraître).
  • Nicolas Moreau est coureur et professeur titulaire à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.