Peut-on trop courir ?

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Courir tous les jours, parfois plusieurs fois. Craindre d’être blessé et de ne plus pouvoir courir, ce qui obligerait à demeurer immobile. Cela signifie-t-il pour autant être dépendant à la course à pied ?

La définition de la dépendance à la course à pied est une question qui m’a amené, comme coureur amateur régulier et chercheur en sociologie du sport, à étudier ce phénomène en effectuant une recherche empirique ayant pour sujets 17 sportifs québécois s’auto-identifiant comme « addict », dont 8 pratiquaient la course à pied sur route et 1 en sentier. Les propos rapportés ci-dessous, resserrés, sont tirés des entrevues réalisées avec ces sportifs.

Dans un premier temps, il est intéressant de constater qu’un certain nombre de personnes de notre entourage (vous-même, peut-être ?) n’hésitent pas à se définir comme dépendantes du sport, et ce, dans un contexte où cette dépendance est habituellement valorisée, à l’inverse d’autres dépendances comportementales telles celles liées au jeu ou au sexe. Comment expliquer cette spécificité, cette dépendance vue comme « douce », pour reprendre le terme utilisé par plusieurs répondants ?

Le sport, activité bénéfique

Les messages véhiculés par la médecine occidentale et la santé publique sont un premier élément de réponse. En effet, la pratique modérée de l’activité physique est recommandée par la médecine occidentale depuis le milieu du siècle dernier, et quelquefois même prescrite comme médicament ou thérapie. Il a fallu attendre la fin des années 1970 pour que la littérature scientifique médicale s’intéresse à la dépendance au sport et à ses méfaits, mettant en lumière les aspects potentiellement délétères d’une pratique sportive excessive. Le monde médical reste cependant frileux à parler du sport de façon négative, étant donné les bénéfices que comporte sa pratique. Cela explique sans doute pourquoi la dépendance qu’il engendre parfois ne fait pas partie de la grande bible psychiatrique qu’est le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder). Dans un tel contexte, il n’est pas étonnant que nos répondants aient eu du mal à faire reconnaître leur dépendance par leur professionnel de santé : Je suis allée consulter un psychologue. Il s’est moqué de moi. Je me souviens lui avoir dit : « J’ai un problème, je suis addict à la course à pied », et il a répondu : « C’est sain, de faire du sport. Pourquoi t’inquiètes-tu pour ça ? »

Un deuxième élément de réponse a trait aux effets globalement positifs de la pratique de la course à pied sur le corps et la santé des participants, la possibilité de s’évader (avec ou sans musique) ou encore les conséquences peu négatives auprès de l’entourage : C’est quoi, faire trop de sport ? Je suis en pleine santé, je vois le médecin, j’ai un cœur incroyable, une pression incroyable, mes poumons sont sains, ma respiration nette. Ou encore, j’ai une dépendance, mais équilibrée dans le sens que dans le fond, ça ne brime pas les autres sphères de ma vie comme d’autres addictions que seraient l’alcool, la drogue.

Un autre élément important concernant la dépendance à la course à pied est que généralement, les personnes fonctionnent très bien socialement. Certes, leur pratique sportive s’insère dans un agenda chargé, mais ces individus réussissent à conjuguer travail et vie familiale avec la pratique de leur sport. Quand on sait qu’un des critères de définition d’un trouble mental est le dysfonctionnement, la dépendance au sport semble y échapper. Au contraire, on peut même dire qu’elle attire et fabrique plutôt des « sur-individus ». Amis coureurs, on vous dit d’ailleurs probablement souvent que vous êtes bons, déterminés, voire une source d’inspiration pour de nombreuses personnes.

Alors quel est le problème ?

Tout va donc parfaitement bien, me direz-vous. Oui, jusqu’à la blessure. C’est là que la dépendance à la course à pied risque d’entrainer des conséquences négatives, notamment sur le plan de la santé physique, mais aussi de la santé mentale.

Les coureurs à pied interrogés dans le cadre de ma recherche ont adopté deux stratégies principales face à ce corps blessé physiquement. La première est une diminution de la dose d’entrainement ou de la façon de s’entrainer. La seconde est le déni, ce qui peut engendrer des blessures physiques plus ou moins graves. Il s’agit alors d’ignorer les signaux corporels : Le problème d’être addict, c’est qu’on n’écoute pas ses limites. Mon corps me dit quelque chose que je n’écoute pas.

Les conséquences négatives sur le plan de la santé mentale sont, quant à elles, à appréhender dans un contexte où l’identité de coureur se confond avec celle de la personne dans son ensemble. Autrement dit, pour certaines personnes dépendantes à la course à pied, ne plus pouvoir courir équivaut à ne plus exister socialement. Ainsi, certains sports, comme le triathlon, sont valorisés, car ils permettent non seulement de réduire le risque de blessures physiques, mais surtout de continuer à pratiquer une autre activité physique en cas de lésions liées à la course à pied, ce qui permet de préserver son identité sociale et sa santé mentale.

La période de sevrage de course à pied n’est donc souvent pas facile à vivre pour les personnes dépendantes à la course à pied, à tel point que le langage des drogues dures a été évoqué, tout comme des problèmes possibles de dépression : L’impression que j’ai d’être junkie, d’avoir besoin du sport, ce n’est pas juste dans ma tête, c’est dans mon corps. C’était comme un sevrage, d’être blessé : je ne pouvais pas aller chercher ma fix. J’avais des symptômes physiques, peut-être une mini-dépression.

Quatre trajectoires de dépendance

Qui est dépendant à la course à pied ? Retrouve-t-on des profils particuliers ? Dans ma recherche, mes collaborateurs et moi avons identifié quatre trajectoires de dépendance. Peut-être vous reconnaîtrez-vous dans l’une d’entre elles.

La première trajectoire est celle de personnes qui ont toujours compétitionné dans le domaine sportif. La dépendance au sport est ici issue d’un processus continu, imperceptible, remontant parfois à l’enfance : À l’école, je suivais des cours d’animation sportive, je dirigeais des tournois, des activités, et bien sûr je participais. J’étais inscrit dans toutes les équipes. Parfois, mes parents me disaient même de « me relâcher » parce que c’était un peu trop. Ça mon addiction au sport remonte donc à l’école primaire.

La seconde trajectoire révèle un événement marquant dans la vie de la personne. Les répondants correspondant à cette trajectoire ont eu une enfance sportive (mais pas compétitive, comme c’est le cas dans la première trajectoire), puis un moment significatif a modifié leur rapport au sport (perte tragique d’un enfant, maladie d’un proche, etc.). La modification passe fréquemment par une augmentation de l’intensité des entrainements pour préparer une compétition tel un marathon. La course à pied sert alors à gérer des émotions, comme le montre l’extrait suivant d’une personne se définissant comme dépendante au vélo de montagne, mais qui a commencé à s’entrainer en course à pied : Je me suis mis au marathon quand un ami qui vivait aux États-Unis a reçu un diagnostic de cancer de stade 4. Je me suis senti démuni. Je n’aurais jamais pensé courir un marathon, mais j’ai eu l’opportunité de rejoindre son équipe, de m’entrainer et de participer à une course pour collecter des fonds.

La troisième trajectoire a trait aux gens qui deviennent addicts progressivement, par la pratique elle-même (donc sans enfance sportive compétitive ni événement extérieur traumatique, puisque généralement les répondants appartenant à cette trajectoire avaient eu une enfance moyennement/peu sportive). Ces personnes sont devenues dépendantes au sport simplement en prenant de plus en plus de plaisir à courir ou encore par désir d’améliorer leurs performances.

La dernière trajectoire est plus spécifique ; il s’agit de personnes ayant transféré dans la course à pied une ancienne dépendance plus « nuisible ». Ces personnes ont baigné dans le sport étant jeune, mais elles présentaient en même temps d’autres conduites addictives (aux substances ou comportementales) qui n’affectaient pas nécessairement la régularité de leur pratique sportive. Elles ont par la suite délaissé le sport, puis y sont volontairement revenues parce qu’elles le considèrent comme une dépendance moins problématique que d’autres : C’est moins nocif que toutes mes autres addictions. Physiquement, je sais que ça peut être parfois nocif, car j’ai du mal à trouver mes limites : je n’écoute pas les signaux. Je suis têtu. Mais honnêtement, j’ai compris que c’est bien plus sain que de ne pas écouter les signaux quand on boit de l’alcool. Ce qu’il est important de noter ici, c’est que, contrairement aux trois premiers profils : 1) l’environnement quotidien et social de ces participants ne s’articule pas uniquement autour du sport ; 2) l’arrêt de la pratique sportive menace de renvoyer les membres de ce profil à d’autres/anciennes conduites addictives potentiellement plus risquées.

La dépendance au sport passe souvent inaperçue, que ce soit auprès des professionnels de la santé ou de l’entourage. On valorise même cette étiquette, au point que certains groupes de course à pied utilisent ce terme pour se définir. Cela peut s’expliquer par le lien positif qu’on établit avec la santé, par la valorisation du travail sur soi et de l’autodiscipline qu’on lui associe ainsi que par la capacité des répondants à jumeler assez facilement cette dépendance avec le travail et la famille. La dépendance à la course à pied (et plus globalement au sport) ne risque pas d’apparaître demain dans les ouvrages médicaux, puisque le fonctionnement social des addicts est adéquat. C’est seulement lorsque la personne n’est plus capable de pratiquer un sport, quel qu’il soit, que les aspects négatifs peuvent émerger.

On me demande souvent quels conseils donner aux coureurs. Précisons que je me définis moi-même comme dépendant à la course à pied. Ma première recommandation serait de continuer de courir, puisqu’ il y a plus de bien que de mal à courir. N’oublions pas que nous pratiquons le plus beau sport du monde ! Cependant, lorsque vous êtes blessé, n’hésitez pas à en parler autour de vous, et soyez indulgent envers vous-même. C’est là que les problèmes peuvent survenir.

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Nicolas Moreau est coureur et professeur titulaire à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa.