Place aux reines du sentier
Au Québec Mega Trail, l’un des événements les plus suivis dans la province, la part des participantes a connu une forte progression entre 2021 et 2023, avant d’atteindre un plateau autour de 40 %.
« Le défi pour nous n’est plus tant d’attirer les femmes, puisqu’elles sont de plus en plus nombreuses, mais de maintenir cette belle croissance et d’accompagner les coureuses, notamment vers les longues distances », remarque Myriam Lefebvre, responsable des relations médias pour l’organisation.
À l’échelle internationale, les chiffres confirment la tendance. En France, 7 coureurs sur 10 qui courent depuis moins de cinq ans sont des coureuses. Sur le circuit UTMB World Series, la part des coureuses est passée de 25 % en 2022 à 29 % en 2024.
Pascale Vézina Rioux, directrice des Chèvres de montagne, une communauté qui offre à travers la province, entre autres activités, des clubs temporaires de course en sentier sous forme de séries d’ateliers d’initiation et de progression, est aux premières loges de cette croissance depuis près d’une décennie.
« Un monde de différence sépare la situation d’aujourd’hui et celle d’il y a dix ans, dit-elle. La demande est croissante pour des stages de trail un peu partout. » Au Canada, les femmes ont pratiquement rejoint les hommes dans la pratique récréative. Néanmoins, à mesure qu’on grimpe vers les niveaux d’élite, elles se font plus rares. « On est en train d’atteindre la parité dans beaucoup de sports, mais pas dans ceux de haut niveau », note-t-elle.

Crédit Christian Dionne
Comment entrer dans le sentier
Camille Roy, 34 ans, travaille en communication dans le milieu culturel, un univers qu’elle décrit elle-même comme « intense mais très sédentaire ». C’est en 2021, après une période difficile marquée par l’isolement, qu’elle commence à courir, d’abord sur l’asphalte, presque par nécessité. Une amie l’invite au mont Saint-Bruno.
« J’étais essoufflée, pas très rapide, mais complètement émerveillée, se souvient-elle. J’ai eu un déclic. »
Trois ans plus tard, elle court deux ou trois fois par semaine et participe à quelques courses locales, sans objectif de podium. Ce qui la retient dans le sentier est difficile à résumer en un mot. Elle parle d’imprévu, de racines, de roches, de montées, de cette façon qu’a le sentier de garder présente, d’obliger à rester dans le moment. « On est dans la nature, il n’y a pas de trafic, pas de feu rouge, compare-t-elle. Juste soi, le terrain et son souffle. C’est comme une forme de méditation active. »
Pour Laurie Proulx, gagnante de l’UTHC 42 Saint-Siméon en 2024 et physiothérapeute spécialisée en santé des femmes, c’est l’accès à la nature qui a fait basculer les choses. Avant ça, elle courait sur route, sans plan, en coton ouaté. Le sentier est arrivé naturellement, par osmose avec le milieu du ski de fond national, dans lequel elle travaillait comme physio.
« Quand je suis déménagée au mont Sainte-Anne, tout ce que je voulais en sortant de la clinique était aller dans le bois », se remémore-t-elle. La communauté a fait le reste : les courses, les reconnaissances de parcours du mercredi, les mêmes visages qui reviennent. « J’ai connu tellement de monde grâce aux courses en sentier. Les amies que je vois encore aujourd’hui, c’est parce que je les ai croisées dans des événements. J’ai l’impression que j’ai construit mon réseau au fil des événements, justement. »
« Quand on se rappelle sa journée, on ne se rappelle pas juste sa performance, ajoute Pascale Vézina Rioux. On se rappelle les gens avec qui on était, le bon café qu’on a pris le matin avant de partir, les collations qui étaient tellement meilleures après quatre heures dans le bois. »
Les freins qu’on nomme rarement
L’afflux est là, toutefois des obstacles demeurent. Et plusieurs ne sont pas ceux auxquels on pense.
Le manque de partenaires, d’abord. Cette barrière, banale en apparence, est l’une des plus citées par les femmes qui hésitent à se lancer dans le sentier. « Si on veut courir en trail, mais qu’on n’a aucune amie autour de soi qui en fait, c’est quoi, la porte d’entrée ? Alors on court tout le temps toute seule ? » questionne Pascale Vézina Rioux.
Ensuite et surtout, la sécurité. Camille Roy en parle sans détour : « Aller courir seule en forêt peut être stressant, surtout quand on débute. Moi, au début, je planifiais mes parcours pour éviter les endroits trop isolés. Même aujourd’hui, je fais attention. »
À cela s’ajoute la logistique du quotidien. « Beaucoup de mes amies aimeraient essayer, mais elles ont l’impression de ne pas avoir le temps. Entre le travail, les enfants, les responsabilités… partir deux heures dans le bois, ça demande une organisation. »
Et puis il y a la perception qui colle au sport. « Le trail est souvent présenté comme quelque chose d’extrême : les ultra-trails, les longues distances, la performance. Ça peut décourager. On ne voit pas assez le côté accessible, le plaisir simple d’aller courir en nature. »
La pression de la mesure n’est pas non plus à négliger : les montres GPS, Strava, les médias sociaux… « Courir sans montre est quasiment rendu anormal », relève Pascale Vézina Rioux. Pour les femmes qui craignent de ne pas être à la hauteur, cette omniprésence de la mesure décourage avant même le départ.
Le syndrome de l’imposteur, enfin – l’obstacle qu’on mentionne le plus souvent : les femmes qui ne se sentent pas légitimes de s’inscrire à un événement officiel, celles qui regardent les photos des grandes courses et n’y voient pas de visages comme le leur. Émilie Richard, codirectrice des Chèvres de montagne, l’observe fréquemment chez les femmes qui prennent part aux stages de course en sentier de son organisation : « On voit les grands athlètes qui décrochent des podiums, mais les autres, on ne les voit pas. Il est difficile de s’identifier et d’avoir l’impression qu’on a sa place. »

Crédit Brandon Miller
Encore du travail à faire du côté de l’élite
Ce sentiment d’imposture ne disparaît pas toujours en montant dans les rangs – il se transforme. Et derrière lui il y a tout un système qui n’a pas été pensé à la base pour les femmes désirant progresser. Laurie Proulx le vit des deux côtés : comme athlète d’élite et comme physiothérapeute spécialisée en santé des femmes. « Quand on arrive au haut niveau, je trouve qu’on perd un peu les filles, note-t-elle. Le staff, les coachs et tout, devraient être plus au courant de l’entrainement spécifique à la femme. Même si le staff n’a pas une formation en santé féminine, juste qu’il soit au courant de certaines particularités, ça pourrait amener davantage de femmes à rester plus longtemps au niveau élite. »
Le cycle hormonal en est un exemple concret. Il influence la performance, mais peu d’entraineurs sont formés pour en tenir compte. Laurie Proulx met en garde contre les prescriptions trop rigides. « Chaque fille est différente par rapport au cycle, précise-t-elle. Il ne faut vraiment pas se comparer. Les applications suggèrent des trucs, mais non, tout le monde ne réagit pas de la même façon. » Son conseil : tenir son propre calendrier et observer ses tendances sur plusieurs mois plutôt que de suivre des prescriptions génériques.
Et il y a aussi tout ce dont on ne parle pas. Laurie Proulx termine actuellement un mémoire sur les symptômes pelviens chez les coureuses. Son étude a rejoint près de 600 participantes, d’une moyenne d’âge de 37 ans, dont les symptômes urinaires sont sans lien avec la grossesse. Elle a été frappée par l’ampleur du tabou. « La majorité des études préalables ont été menées sur des hommes, avance-t-elle. Nous sommes tous des êtres humains, mais nous avons des physiologies différentes. » Les symptômes urinaires touchent particulièrement les athlètes élites en course à pied. Et personne n’en parle. « Si on a des problèmes pelviens sans rapport avec la grossesse, oh là, c’est pas normal, et tout le monde le cache. »
Reprendre la course après l’accouchement : les conseils de Laurie Proulx
Bouger dès le départ. Les anciennes recommandations d’attendre trois mois ne tiennent plus. Dès le premier jour, on bouge en s’adaptant à là où on est rendue. La première semaine, ça peut vouloir dire des exercices couchés, du renforcement très doux, de la marche.
Préparer le post-partum pendant la grossesse. S’il n’y a pas de contre-indication médicale, continuer la course et la musculation durant la grossesse est non seulement permis mais recommandé. « Plus on continue tard dans la grossesse, mieux ça va aller après l’accouchement. »
Comprendre ce que le corps vient de traverser. « Accoucher, c’est comme courir un marathon. » Même logique que lors d’un retour de blessure : y aller progressivement, être à l’écoute de son corps.
Écouter les signaux. Pression au plancher pelvien, lourdeur, quelques gouttes d’urine à l’effort : ne pas ignorer, ne pas minimiser non plus. « Ça veut seulement dire que le corps n’est pas encore prêt. »
Consulter sans attendre. Une professionnelle en physiothérapie pelvienne évaluera où en est la coureuse et proposera un plan adapté dès les premières semaines.
Une cohabitation qui fonctionne
Reste que les femmes arrivent dans le sentier par mille portes. Certaines visent l’élite. D’autres ne veulent que la communauté. Et de plus en plus, les deux mondes cohabitent. Aux Chèvres de montagne, Pascale Vézina Rioux remarque ce phénomène dans le même groupe de course en sentier : une coureuse qui a déjà bouclé plusieurs marathons veut maintenant courir sans montre, juste être dehors avec du monde, et à côté d’elle, une autre a couru son tout premier 5 km l’année précédente. « Ça cohabite bien. Il y a de la place pour tout le monde », constate-t-elle fièrement.
Camille Roy a quant à elle un conseil simple pour celles qui hésitent encore : « Commencez doucement, sans pression. Trouvez quelqu’un avec qui y aller, même seulement une fois par semaine. Le sentier est un espace où on peut être exactement où on est, sans jugement. »
C’est peut-être là le grand changement des dernières années : pas uniquement davantage de femmes au départ, mais également diverses façons d’être une coureuse, et une variété de visages dans le peloton. Et aussi, quelque part dans les sentiers de Charlevoix ou du mont Saint-Bruno, une femme court pour la première fois en pleine nature ; elle est essoufflée, pas très rapide, mais complètement émerveillée.





