Point d’honneur sans douleurs ?

De tout temps, les athlètes d’endurance ont glorifié la tolérance à la douleur.

Maints podiums et médailles olympiques ont été obtenus au prix d’immenses douleurs, et il est reconnu que les plus grands athlètes ont une capacité supérieure à l’ignorer – même que certains disent l’apprécier.

Alors, la douleur : amie ou ennemie de l’athlète ? Doit-on l’embrasser et en faire une alliée, ou s’en défaire par tous les moyens ? L’idée est au premier chef de savoir distinguer les différents types de douleurs, et spécifiquement de déceler celles annonçant une blessure.

N’empêche que la douleur fait partie du quotidien du sportif d’endurance. Jambes endolories à la suite d’un entraînement musculaire, articulations douloureuses, tendons enflammés sont le lot de ceux qui repoussent les limites du corps au quotidien. Quand le stress mécanique dépasse la capacité d’adaptation du corps, le premier signal d’alarme est généralement la douleur. À ce moment, au lieu de chercher à la masquer, il est important de bien comprendre le signal douloureux et d’ajuster rapidement son effort afin de prévenir les blessures.

Les thérapeutiques

Comme la douleur peut affecter le niveau de performance, il est naturel que les athlètes veuillent l’atténuer. Quels sont les moyens privilégiés par les sportifs d’endurance pour la contrôler ?

La glace trône toujours au sommet du palmarès et sert effectivement à engourdir la douleur en diminuant la conduction nerveuse et la production de substances pro-inflammatoires, mais son efficacité thérapeutique commence à être sérieusement remise en doute. Bloquer les mécanismes de défense naturelle du corps semblerait ne pas accélérer la guérison rapide, voire possiblement la ralentir.

Différents autres traitements sont appliqués par les divers thérapeutes prenant en charge les blessures sportives, entre autres : taping neuro-proprioceptif, massages, frictions, rouleaux, technique Graston, traitement par ondes de choc et autres instruments de torture. Toutes ces modalités, quoique souvent efficaces à soulager les athlètes, ne reposent toutefois pas sur des assises scientifiques solides.

La prise d’analgésiques demeure un des premiers réflexes de l’athlète. Les anti-inflammatoires (tel Advil) occupent le premier rang, suivis de près par l’acétaminophène (tel Tylenol). Un autre médicament très prisé des athlètes est la cortisone, principalement utilisée sous sa forme injectable.

Les anti-inflammatoires

Les anti-inflammatoires sont un des médicaments les plus prescrits mondialement. Seulement au Canada, au-delà de 10 millions de prescriptions sont exécutées annuellement, et malgré leur aspect inoffensif, les anti-inflammatoires contribuent à eux seuls, annuellement, à plus de 100 000 hospitalisations et 16 000 décès aux États-Unis, que ce soit par surdose ou simplement en raison de leurs nombreux effets secondaires néfastes. Parmi ceux-ci, on compte l’atteinte rénale, l’atteinte digestive (ulcères d’estomac), de même qu’une augmentation de l’incidence des maladies cardiovasculaires. Les anti-inflammatoires sont aussi associés à des conditions telles que l’hyponatrémie, la rhabdomyolyse, ainsi que le coup de chaleur. On devrait dès lors en faire un usage parcimonieux, et surtout s’abstenir d’en ingérer pendant ou juste avant l’effort. Aucune étude n’a de plus démontré de bénéfice du point de vue de la performance chez les athlètes qui les utilisent.

L’acétaminophène

En ce qui concerne l’acétaminophène, il est étonnant de constater que les scientifiques ne saisissent pas vraiment le mécanisme grâce auquel il agit contre la douleur. L’acétaminophène ne possède pas de propriétés anti-inflammatoires, et son effet analgésique est faible. À trop fortes doses, il peut causer une atteinte hépatique grave. Il n’y a donc pas beaucoup d’avantages à en consommer régulièrement.

La cortisone

Et qu’en est-il de la fameuse injection de cortisone ? Oui, celle que les joueurs de football ou de hockey recevaient sur le banc afin de retourner au jeu ou celle qui amène les coureurs désespérés à consulter un médecin la semaine précédant leur marathon dans l’espoir de camoufler la tendinite ou la bursite résultant d’un entraînement trop vigoureux. Depuis l’invention de la cortisone synthétique en 1950 – qui a mené à la remise d’un prix Nobel aux chercheurs Phillip Showalter Hench et Edward Calvin Kendall de l’institut Mayo –, la communauté médicale entretient avec elle une relation amour-haine, et son utilisation continue d’être controversée. Décrite comme médicament miracle dans le traitement de pathologies inflammatoires comme l’arthrite rhumatoïde, ses effets secondaires dévastateurs en ont presque entraîné l’abandon lors de son introduction. Au fil du temps, les médecins ont réussi à dompter la bête en vue d’en retirer les bénéfices tout en en minimisant le plus possible les effets délétères.

Son effet anti-inflammatoire extrêmement puissant et son délai d’action rapide font de la cortisone une molécule fort appréciée autant des athlètes que des médecins. Or, il s’agit d’une arme à double tranchant, la liste de ses effets secondaires et inconvénients étant aussi longue que celle de ses avantages.

Précisons d’abord que la cortisone ne guérit rien ; elle camoufle tout simplement les symptômes et la douleur. Ainsi, on s’expose à empirer sa situation si on poursuit un entraînement malgré une blessure sous le couvert de son effet analgésique. Les bursites et tendinites ne lui résistent habituellement pas, mais de trop nombreuses injections risquent d’altérer la structure des tendons, et même de les fragiliser au point de provoquer une rupture prématurée ou de l’atrophie ; il faut par conséquent l’éviter aux alentours du tendon d’Achille ou des ischiojambiers, plus sujets aux ruptures, et il est préférable que les injections soient accomplies sous écho-guidance, par souci qu’elles soient faites dans la région péri-tendineuse et non pas directement dans le tendon. Enfin, les effets systémiques de la cortisone sont multiples et ne devraient pas être négligés, notamment l’augmentation de la glycémie, une immunosuppression transitoire et une baisse de la production de cortisone par les glandes surrénales à la suite de l’injection.

Les options réelles

Alors que fait-on ? On se met tous au jus de cerise noire et au curcuma, dont on a bien établi les vertus anti-inflammatoires naturelles ? Ou au contraire on endure son mal, le cilice à la cuisse comme les membres de l’Opus Dei ? Peut-être pas. Peut-être la réponse se trouve-t-elle encore une fois dans le juste milieu, le gros bon sens et un jugement éclairé. Utilisés à bon escient, les anti-inflammatoires permettent de soulager la douleur incapacitante et d’entreprendre un plan de traitement et de réhabilitation. S’ils ne sont pas employés dès le départ dans le but de cacher la douleur sous le tapis mais plutôt pour en limiter les inconforts tout en tenant compte de leurs inconvénients potentiels, ils peuvent parfaitement leur place dans l’arsenal thérapeutique du sportif autant que du médecin du sport.

Qu’on le veuille ou non, il n’existe pas de recette magique dans le sport d’endurance. La douleur doit être apprivoisée et respectée. Quand elle se pointe et ne s’en va pas, il n’y a pas que les pilules. Voici venu le temps de prendre un peu de recul, de revoir son plan d’entraînement, sa planification saisonnière et sa technique et, pourquoi pas ? faire un peu de cross-training, histoire de… changer le mal de place.